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09.05.2008
Faire la lumière

La pluie dessine des pointillés dans le ciel, hachures voleuses d'azur, et pianote sur la tôle rouillée de l'abri de jardin, tititi tatata tititi, SOS en morse, venez Mayday, je suis toute mouillée, 6:00 am, amorce du jour, en larmes. Tout est gris. Tout perle. La couleur du temps, gris perle, les gouttes qui perlent, grises, le vieux lavoir en ciment et mes pensées: comment savoir s'il ment? Il faudra bien un jour faire la lumière sur cette histoire, me dit la petite voix. Je ne lui réponds même pas. Comme si c'était facile. Comme s'il suffisait, on/off, de touver l'interrupteur pour tirer au clair les idées noires qui n'en finissent pas de faire festin à la table des anciens jours sombres... Soudain le chien qui lit mes pensées saute contre le mur et...fiat lux, le filament de la vieille lampe au-dessus de la porte du jardin commence à briller et l'araignée, installée dans le plafond du verre, à avoir chaud, sûrement! La pluie redouble. Je me blottis sous la marquise, les beaux yeux de mon dog me font mourir d'amour, je déchiffre le frénétique clapotis sur le verre dépoli et je me souviens. Il pleuvait...
...sur Villavicencio, saison des pluies dans les llanos, rideau mouillé tiré sur la jungle fumante, rues-rivières et maisons-bateaux, vin de coca et riz à la noix de coco. J'ai regardé Pedro Criollo et Secorro, sa femme, partir. Le petit camion dérapait, glissait, broutait dans le chemin boueux. Derrière, sous une bâche, les neuf fils du couple avaient pris place sur le cercueil. Dix-huit petits yeux pépites, pétillants, dix-huit petites mains s'accrochant aux ridelles branlantes, neuf sourires en dents de lait. Plus loin, sur la route, les clôtures électrifiées des champs de pétrole, les papillons géants, les fourmis conga, méchantes, les grenouilles au venin bleu et la pluie, encore la pluie, toujours la pluie. On ne les a jamais revus. La presse a dit qu'il fallait faire la lumière sur la disparition de la famille Criollo. Accident? Enlèvement? Guérilla? Sbires d'Ecopetrol? Les sorcières de la selva? Maldicion? Non, bien plus con que ça: Pedro avait accepté de transporter le cercueil jusqu'au village des orpailleurs contre quelques planches gratuites. Ernesto, le menuisier, était un vieil ami, un ami bouffé par l'alcool et le palu, une pauvre loque et Pedro était toujours un peu triste quand il le voyait dans cet état. La veille, ils avaient chargé le cercueil dans le camion de Pedro et Ernesto était parti à la taverne en face se soûler encore et encore. Tôt, le lendemain, la famille Criollo a pris la route. Peut-être est-ce les cahots qui ont fini par sortir Ernesto de sa torpeur éthylique? Il s'est cogné en se redressant, nom de Dieu, où avait-il encore passé la nuit? Puis il a entendu des cris, des crissements, le monde s'est arrêté de bouger subitement et il a fini de dessoûler en voyant les corps éparpillés de Secorro et de ses neuf enfants sur le sentier. Tous morts. Le camion roulait à vive allure quand ils ont sauté. La vue du couvercle du cercueil qui se soulevait. Une peur terrible. Un mort qui se réveille, c'est le diable en personne! Non, malheureux, juste Ernesto qui n'avait pas trouvé mieux que de venir cuver dans son cercueil! Après on ne sait pas trop. Pedro est sûrement devenu fou, enragé de douleur. Ernesto a dû vouloir se défendre. Le cercueil n'a jamais été livré. La jungle a recouvert la carcasse du camion, les corps, l'histoire. Enfin, c'est ce que les gens racontent ici, en se signant douloureusement puis, basta, sigue la vida quand même...
...la nuit où Kyle a sauté par la fenêtre de sa chambre d'hôpital. Elle avait sept ans. La veille, alors qu'elle flottait encore dans un demi coma, on l'avait changée de chambre. La nouvelle se trouvait au rez-de-chaussée. L'infirmière l'a découverte, trempée et transie, sous la fenêtre. Kyle a dit qu'elle voulait juste tuer sa maladie. Qu'elle en avait marre, des chambres d'hôpital et de son coeur fatigué. Le lendemain, il pleuvait toujours lorsque son père est venu avec le drôle de cadeau. Une espèce de pierre plate avec un truc fin planté au milieu et des signes bizarres écrits dessus. Il lui a expliqué: horloge solaire, stylet, chiffres romains, graduation des heures, ombre... Ombre?! Kyle a dit qu'elle ne voyait pas d'ombre. Son père lui a répondu que c'était normal parce qu'il n'y avait pas de soleil dans sa chambre et dans sa vie. Pour le moment. Mais que ce n'était pas grave. Quand le soleil reviendrait, dans sa chambre, dans sa vie, l'horloge solaire se mettrait à marcher et à compter les heures, les seules qui comptent vraiment, les heures ensoleillées. Il fallait juste un peu de patience. Alors Kyle n'a plus eu peur. Elle a encore connu de longs couloirs sombres et des peurs noires mais elle savait qu'elle pouvait compter sur son horloge pour lui indiquer l'arrivée des heures-soleil et du bonheur. Il y a quelques années, je suis allée voir Kyle, dans le Michigan. On a passé de bons moments. Sur la façade sud de sa maison, la petite horloge a tout enregistré. Les médecins n'ont jamais réussi à faire la lumière sur cette guérison inattendue. C'est une ombre fine, apparue sur une pierre un jour de soleil, qui l'a sauvée, ils auraient du mal à comprendre. Enfin, c'est ce que Kyle raconte. Life goes on, même si on sait pas comment...
Il pleut toujours sur mon petit abri et la lampe de jardin luit faiblement dans le jour débutant. Ombre, lumière. Contrastes, contraires. La pluie, le beau temps. Vivre ou mourir. Triste ou gai. Tout ça, ça tient à quoi? A rien. Je regarde mon chien qui attaque une pomme tombée, à pleines dents. Leçon de vie. C'est l'heure du petit-déjeuner. Je ferme l'interrupteur en remontant. L'araignée sous son plafond de verre respire. Je vais voir si je peux appeler les Celsius et les faire venir en nombre, cet aprem, au moins 35, une grande fiesta, un cagnard à tout tomber. Sinon. Ben sinon, qu'il pleuve! Je resterai sur mes pilotis à regarder passer les petits bateaux des uns, les galères des autres. La vie continue. Ce matin, sous la pluie, j'ai vu Kyle et les Criollo.
06:33 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note







Commentaires
Christine, je ne sais même plus quoi te laisser comme commentaire ! C'est très très beau, mais tu le sais, sans doute...
Ecrit par : ecaterina | 11.05.2008
Magnifique Christine. Chapeau.
Ecrit par : Filleke | 11.05.2008
Elles sont belles, tes deux lumières : la noire et la blanche.
Ecrit par : Seb | 12.05.2008
@Ecaterina: savoir que tu es passée faire un petit tour est toujours un plaisir, merci! Et, surtout, n'arrête pas les textes sur la Roumanie chez toi, ils sont vraiment magnifiques, j'en veux encore, de cette belle lumière des Carpates...
@Filleke: merci à toi! Ce texte est vraiment partie de cette expression "faire la lumière". Je me disais que ça serait tellement plus cool si on pouvait installer l'électricité dans les soucis de nos vies et ainsi, d'un coup, on y verrait plus clair ou bien on pourrait d'un coup les plonger dans le noir pour plus les voir, juste un petit interrupteur, plizz!
@Seb: la lumière et le regard, en photographie comme en écriture, les deux choses les plus importantes, à mon avis! Et, surtout, entre les notes blanches et noires & les couleurs fondamentales, ne pas se priver d'explorer les variations de gris et tous les dégradés d'arc en ciel...
Ecrit par : Kiki | 13.05.2008
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